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EST-CE ENCORE UN RÊVE ?

Texte et interprétation: et Rémi Taffanel

Mise en scène : Félix Rudel

Simon est figurant, dans son métier comme dans sa propre vie. Il marche en arrière-plan pendant que d'autres jouent sur la scène. Un jour, sur un plateau de tournage parisien, il s'effondre et tombe dans un rêve où il traverse sa vie à rebours et partout, une même question lui revient, posée par des inconnus, des enfants et par le diable lui-même : pourquoi n'est-il pas heureux ?

 

Car Simon porte un secret. Une nuit d'hiver, adolescent, il a découvert la voix de Gérard Philipe et depuis, il ne sait plus très bien où est la frontière entre l'acteur mort et lui-même. Voilà ce qu'on devient quand on admire trop fort. Être dans les mots des autres qu'on emprunte quand on n'a pas encore trouvé les siens. Mais le moment viendra pour Simon, où il lui faudra choisir entre continuer à vivre dans la voix des autres, ou trouver enfin la sienne.

NOTE D'INTENTION

(En cours d'écriture)

NOTE D'ÉCRITURE

Il y a une nuit, quelque part dans mon adolescence, où une voix est entrée dans mes oreilles et a tout changé. C'était un coffret CD trouvé par hasard, dans une chambre chez mes parents et quelqu’un a parlé comme si les mots avaient un poids physique. Cette voix appartenait à Gérard Philipe. Je n'avais aucune raison de le connaître. Mais quelque chose s'est ouvert cette nuit-là, et je n'avais pas de mots pour l’exprimer. Ça m’avait frappé comme la foudre. En l’écoutant incarner des textes de Corneille, Hugo, Kleist, Shakespeare et d’autre encore, j’avais ressenti que quelque chose était possible, que le monde pouvait être habité autrement, que les mots pouvaient peser, que le silence pouvait résonner, que la présence d'un homme sur une scène pouvait changer quelque chose dans la vie de quelqu'un qui l'écoute dans le noir ; que ça existais, et qu’un jour je pourrais, moi aussi, en être capable. Alors je l'ai suivi. Longtemps. Au point de ne plus très bien savoir où il finissait et où je commençais. Au fil des années, j’ai ressenti que mon “rapport avec Gérard Philipe” passait à travers deux phases différentes. Mon admiration pour lui pouvait être un hommage mais aussi une cachette ; comme si on pouvait aimer quelqu'un au point de disparaître derrière lui, comme si l'idole protégeait autant qu'elle écrase, et que vivre à travers la voix d'un mort, aussi magnifique soit-il, pouvait être une façon élégante de remettre à plus tard le moment d'exister en son propre nom. Et alors, au final, suite à la reconnaissance de cette “cachette”, l'admiration est devenu un sentiment de reconnaissance, que quelque chose en lui était déjà en moi et ne demandait qu' à grandir pour ensuite accomplir ma différence, bâtir ma propre identité et ma vie.

 

L’idée de départ de l’écriture est née du souvenir de cette rencontre — et de tout ce qui s'est passé ensuite. De cette confusion et du chemin pour en sortir pour construire sa propre identité. C’est le trajet d’un garçon (Simon) qui ne sait pas parler en son nom propre, qui se sent comme “figurant” — au sens du métier, et au sens de la vie, un spectateur de lui-même, locataire d'une existence qui attend d'être habitée. Et à travers ce personnage il y a une question que je me suis posée : qu'est-ce qu'on devient quand on admire trop fort ? Quand les mots des autres sont plus beaux que les vôtres, plus sûrs, plus habités — est-ce qu'on finit par les emprunter pour de bon ? Est-ce qu'on finit par disparaître derrière eux ?

 

“EST-CE ENCORE UN RÊVE ?” est une pièce construite en trois mouvements qui correspondent aux trois états de Simon :Celui qui se cache, celui qui regarde en arrière, et enfin, celui qui choisit.

 

L'Acte I installe Simon, celui qui se cache, au millieu des autres figurants et derrière les répliques de Gérard Philipe

 

L'Acte II est la plongée dans la mémoire de Simon, celui qui regarde en arrière. J'ai choisi la structure du rêve parce qu'elle permet les ellipses, les ruptures de registre, les anachronismes.

 

L'Acte III est le lieu du choix pour Simon, celui qui choisit. C’est le lieu de la résolution. Simon choisit. Le choix suppose qu'il aurait pu choisir autrement, et que cette possibilité reste ouverte.

 

Méphistophélès est une voix intérieure — celle qui console avec une précision chirurgicale, qui nomme les blessures avec douceur, qui offre une sortie de secours au moment exact où on en a le plus besoin. Il est d'autant plus dangereux qu'il n'a pas tort. Lui donner cette complexité était essentiel : si la tentation n'est pas réelle, le choix final ne pèse rien.

 

Gérard Philipe est un ami. Quelqu'un qui a vécu vite et qui parle à Simon sans hiérarchie, sans condescendance — d'égal à égal. Cette relation était le cœur de tout. Un homme qui apprend à se tenir debout n'a pas besoin d'un maître mais de quelqu'un qui lui dit : on prend la scène, c'est tout.

 

Simon emprunte les mots des autres — Hugo, Corneille, Musset, Shakespeare — moins par érudition que par nécessité. La moindre citation trahit : il y a quelque chose que je voudrais dire, et je n'ai pas encore les mots pour le dire moi-même. La pièce mesure, scène après scène, la distance entre ces emprunts et la parole propre. Jusqu'au moment où Simon trouve enfin quelque chose qui n'appartient qu'à lui: un cerisier.

 

J'ai voulu un texte qui mélange les registres parce que c'est ainsi que fonctionne la mémoire : le grotesque surgit dans le drame, le rêve interrompt le réel, les enfants posent les questions que les adultes évitent. J'ai voulu que les grands textes du répertoire ne soient pas des ornements mais des symptômes, les béquilles d'un homme qui ne sait pas encore marcher sans elles. Et j'ai voulu qu'au bout du chemin, il y ait une image simple : un enfant dans un cerisier, un sac de cerises, une porte fermée à clé. Rien d'héroïque. Juste ce qui s'est passé.

 

Je voulais que ce texte soit porté en seul en scène. Un seul corps pour toutes les voix — Simon, Méphistophélès, Gérard Philipe, la mère, les enfants. Parce que la pièce raconte précisément ça : un homme qui a habité les voix des autres avant de trouver la sienne.

 

Rémi Taffanel

EXTRAIT DU TEXTE

SIMON. — Tu dis ça pour que je signe. Et si je n'accepte pas ?

MEPHISTOPHELES. - Alors vous continuez. Vous continuez à envoyer des mails dans le vide. Vous continuez à passer des concours, à sourire aux jurys, à rentrer le soir dans votre studio et à mettre le casque sur les oreilles pour entendre sa voix à lui. Cette voix dans la nuit, elle est arrivée et elle vous a pris par la main. C'est beau. C'est réel. (Temps, très doucement.) Mais vous avez quel âge maintenant ? (Temps.) Votre père vous regardait. Avant de partir, il vous regardait et il voyait quelqu'un. Il voyait quelqu'un qui allait faire quelque chose de sa vie. Et qu'avez-vous fait de cette vie qu'il vous a léguée ? Est-ce que vous croyez qu'il aurait voulu vous voir figurant ? Est-ce que vous croyez qu'il aurait voulu vous voir vivre à l'ombre d'un mort — même d'un mort magnifique ?

SIMON.-Ne parle pas de mon père.

MEPHISTOPHELES.- (Sans hausser le ton.) Je parle de vous. Pendant que vous voyagez à travers vos souvenirs, votre corps repose dans une chambre d'hôpital et votre mère pleure dans le couloir. Il est temps de choisir pour de bon. Et le temps, c'est exactement ce qui vous manque. Regardez les, nos chers spectateurs vous regardent bien accrochés à leurs sièges pour le dénouement. Alors mon cher Simon, c’est parti! Je vous offre trois choix. Trois issues. Trois portes. Vous ne pouvez en choisir qu’une seule. Derrière la première porte, vous vous réveillez et revenez à votre vie ordinaire. Derrière la seconde porte, vous restez dans votre pays des merveilles, votre pays sans étoiles, c'est-à-dire, dans votre tête, littéralement. Et derrière la troisième et dernière porte, vous abandonnez votre vie passée et vous vous réveillez dans votre nouvelle vie, pleines de rêves transformés en réalités, et cela grâce au service de votre serviteur, bien aimé (Temps.) C’est le grand choix: “Être ou ne pas être… Ou être encore mieux”. (Temps.) Simon (Temps.) La parole est à vous.

(Temps.)

SIMON.- J'utilise l'appel à un ami.

(Temps.)

MEPHISTOPHELES.- L'appel à un ami. Vous savez, on ne m'avait jamais fait ça.

GÉRARD.- Pas besoin de m'appeler Simon, je suis toujours à tes côtés. Viens, suis-moi, allons prendre l’air.

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