
LES ROUTES ÉPARSES
Texte, mise en scène et interprétation: Félix Rudel et Rémi Taffanel
(Création en cours)
AVANT - PROPOS
Les Routes Éparses est une création théâtrale pour deux interprètes qui naît de la rencontre avec les territoires venant des ateliers “Par l’Errance” proposés par la compagnie.
Avant chaque étape de création, nous proposons plusieurs jours de marche et de rencontres avec les habitants d'un village, d'un quartier ou d'un territoire. Ensemble, nous empruntons les chemins, nous nous arrêtons, nous parlons, nous écrivons. Nous recueillons des récits, des souvenirs, des paysages, des croyances, des recettes familiales, des silences aussi. Nous cherchons moins à raconter un territoire qu'à comprendre ce qui nous y attache.
Cette matière n'a pas vocation à être retranscrite fidèlement sur scène. Elle devient le point de départ d'une écriture originale. Les histoires entendues se mêlent à notre imaginaire pour donner naissance à une grande fiction : une épopée contemporaine, où chaque rencontre fait avancer un même récit.
Ainsi, chaque résidence transforme le spectacle. Les personnages évoluent, certains épisodes apparaissent, d'autres disparaissent. L'œuvre se construit progressivement, au rythme des territoires traversés.
À travers Les Routes Éparses, nous souhaitons écrire une histoire qui parle de celles et ceux qui restent, de celles et ceux qui partent, des chemins qui nous construisent, et de cette question simple que chacun porte en lui :
Qu'est-ce qui fait que l'on se sent chez soi ?
NOTE D'INTENTION
Nous voulons faire la cartographie de ces lieux qui n'existent que dans nos cœurs.
On a toujours été fascinés par les grands espaces.
Ceux que l'on découvre d'abord à côté de chez soi, là où naissent les premières histoires, les cabanes, les jeux d'enfants. Puis ceux des cartes postales, des romans, des récits de voyage. Les paysages de Jack Kerouac, Sylvain Tesson, Philippe Labro ou Tolkien. Des territoires que l'on traverse parfois avant même d'y mettre les pieds.
En grandissant, ces paysages changent de sens. Ils deviennent moins des décors que des manières d'habiter le monde. Ils nous poussent à sortir de l'entre-soi, à marcher vers l'inconnu, à nous intéresser aux territoires des autres, à leurs chemins secrets, à leurs rivières, à leurs recettes familiales, à leurs souvenirs, à leurs façons de raconter un lieu.
Mais, pour l'instant, ces territoires n'existent pas encore pour nous. Ils vivent seulement dans l'imaginaire de celles et ceux qui les habitent.
Nous voulons partir à leur rencontre.
Cette envie est née du projet Par l'Errance, imaginé par Rémi Taffanel. Au départ, il s'agissait d'ateliers d'écriture déambulatoires : marcher avec des habitants, prendre le temps d'observer, d'écouter, d'écrire. Très vite, une évidence est apparue. Ce qui nous touchait le plus n'était pas seulement ce qui s'écrivait pendant la marche, mais tout ce qui surgissait autour : les confidences, les anecdotes, les paysages racontés avec émotion, les combats discrets, les lieux que chacun garde comme un refuge intime.
Nous avons alors eu envie d'aller plus loin.
Pendant plusieurs jours, nous marcherons avec les habitants d'un territoire. Nous recueillerons leurs récits, leurs voix, leurs silences, leurs souvenirs. Nous leur demanderons où ils vont quand ils ont besoin de respirer. Quel paysage leur manque lorsqu'ils sont loin. Quelle odeur leur rappelle leur enfance. Quel repas raconte leur famille. À quoi ils croient encore.
Toutes ces rencontres nourriront l'écriture d'un spectacle.
Pas un spectacle qui raconterait fidèlement les personnes rencontrées, mais une grande épopée théâtrale inspirée par elles. Une fiction populaire, portée par deux acteurs, où un ou plusieurs voyageurs traversent une France invisible, faite de chemins oubliés, de cafés de village, de plateaux balayés par le vent, de vallées, de forêts et de visages croisés.
Nous ne voulons pas raconter un territoire. Nous voulons raconter ce qui pousse les êtres humains à s'attacher à un territoire. Parce qu'au fond, nous partageons peut-être tous la même quête : celle d'un endroit où l'on se sent pleinement vivant.
Et si le théâtre peut encore servir à quelque chose aujourd'hui, c'est peut-être à cela : transmettre des histoires pour que les paysages des autres deviennent un peu les nôtres, et rappeler qu'avant d'être une carte ou une frontière, un territoire est d'abord un lieu habité par des vies, des mémoires et des rêves.
NOTE D'ÉCRITURE
Nous ne voulons pas écrire un spectacle sur un territoire. Nous voulons écrire un spectacle à partir d'un territoire.
La matière première de Les Routes Éparses sera constituée des rencontres réalisées pendant les marches. Des voix enregistrées, des fragments de conversations, des textes écrits avec les habitants, des silences, des paysages, des détails infimes : une odeur de cheminée, une recette de famille, un arbre auquel on revient depuis l'enfance, un nom de rivière que personne ne connaît en dehors du village.
Mais cette matière ne sera jamais présentée comme un document. Elle sera le point de départ d'une fiction.
Nous souhaitons écrire une grande traversée. Une épopée contemporaine où deux voyageurs avancent de village en village, rencontrent des personnages inspirés des personnes croisées pendant nos résidences, et découvrent peu à peu que chaque territoire porte en lui une manière différente de raconter le monde.
Les histoires recueillies ne seront ni reproduites ni illustrées. Elles seront déplacées, mélangées, réinventées jusqu'à devenir une œuvre autonome. Une phrase entendue dans les Cévennes pourra rencontrer un souvenir récolté dans le Jura. Une recette transmise par une grand-mère pourra devenir le point de départ d'une scène entière. Une confidence entendue au détour d'un chemin pourra nourrir le destin d'un personnage.
Nous voulons nous autoriser cette liberté de la fiction, parce que c'est elle qui permet d'atteindre quelque chose de plus universel.
Chaque résidence deviendra alors une nouvelle étape de l'écriture. Le spectacle grandira au fil des territoires parcourus. Il se laissera transformer par les paysages, les habitants et les rencontres. Ainsi, chaque marche modifiera légèrement l'œuvre, comme un sentier change avec le passage des saisons.
Nous imaginons une écriture populaire, sensible et généreuse, où le rire, le récit, la poésie et les émotions circulent librement. Une écriture qui regarde les habitants avec tendresse, sans les idéaliser, et qui cherche moins à raconter la France qu'à raconter ce qui relie les êtres humains à l'endroit où ils vivent. Parce qu'au fond, ce ne sont peut-être pas les paysages qui fabriquent les histoires.
Ce sont les histoires qui fabriquent les paysages.
